mercredi 1 mai 2013

Ce combat là (2/3)

Moche, ça l'a été d'une certaine manière. Nous étions préparés pour un cent mètres et ça a été un triathlon, genre l'IronMan.
On nous a soufflé le nom d'avocats spécialisés et on a commencé à passer des coups de fils. Durant cette période là, c'est LePilier qui gérait la plupart des choses à faire.
Non, il n'y avait pas d'expression de souffrance au travail et de problèmes d'encadrement ? Non, l'institution n'éludait pas la question et travaillait dessus en bonne intelligence depuis des années ? Qu'à cela ne tienne ! Des pages et des pages de documents ont été trouvées, ressorties d'archives. Des faits on été exhumés de certaines mémoires et ont permis de retrouver trace d'écrits et de comptes-rendus. Le dossier grossissait.

L'employeur et la direction distillaient des informations qui portaient à faire croire que le CHSCT était à l'initiative de la procédure judiciaire. Lorsque ce qui était dit devenait trop gros, LePilier envoyait un courrier à la direction et l'affichait ensuite. Et surtout, nous n'arrêtions pas d'aller sur le terrain pour rencontrer les collègues et expliquer. Mais avec 5h de délégation par mois, nos moyens étaient contraints. Alors on y allait sur le temps de midi, déjeuner avec les équipes ou sur nos temps de RTT.
Et toujours, remontait du terrain l'expression du mal-être et des difficultés. Toujours, nous étions interpellés par les médecins du travail. Toujours, la souffrance dans l'exercice du métier persistait voire grandissait.

Les semaines ont passé et le temps des élections pour le renouvellement de l'instance est venu. Nous étions en train de déjeuner, les élus. LePilier nous annonce qu'il arrête là. Épuisé et usé par son rôle de Secrétaire. De plus, lui aussi est confronté à de sacrées difficultés avec son supérieur hiérarchique. Et il paye son engament d'élu. Rien de flagrant car ça serait contraire au droit mais la pression et les dénigrements sont là.
Le CHSCT sans lui et c'est tout un pan de l'histoire de cette instance qui s'en va. Il y est depuis sa création dans l'institution. Nous avons besoin de lui et le disons avec force, avec fièvre, avec désespoir. Il finit par accepter de se représenter mais qu'on ne compte pas sur lui pour reprendre la responsabilité de Secrétaire.
Le silence me fait lever la tête du morceau de pain que je suis en train de beurrer. J'ai trois paires d'yeux fixées sur moi. « Quoi ? Je mange trop de beurre ? » - « ... il nous faut un, UNE, Secrétaire... Serval » - Et là, c'est la descente du grand huit à pleine vitesse, l'estomac qui remonte dans la gorge et le morceau de pain qui ne passe pas. « Pourquoi moi ? Et toi SeBattreDebout ou toi SagePosée ? ». Sauf que non. Pour des raisons tout à fait logiques et entendables, ça ne peut être que moi. A cette minute, j'ai trois ans, envie de faire pipi dans ma culotte et de sucer mon pouce. Vomir aussi accessoirement. Certaines choses s'acceptent même si on sait que cela va être terrible parce que l'engagement, parce que les loyautés, parce que la légitimité d'un combat, parce que lâcher au milieu du gué ne se fait juste pas. « OK mais je change de style et de méthode. J'ai besoin que vous soyez d'accord avec ça ».

Le premier CHSCT post-élection et qui m'a désigné comme Secrétaire a été mémorable. J'avais eu Maitre DouéEtOpiniatre au téléphone quelques jours avant et lui avait demandé conseil. Après tout, sa spécialité était bien le droit social et le CHSCT. Je n'ai pas été déçue et j'ai pu élaborer ma stratégie. Ma ligne serait donc dure, pointilleuse, collant strictement aux procédures et au droit.
DirecteurGarous a perdu le sourire moins de cinq minutes après ma désignation. J'étais totalement focalisée sur ce que j'avais à dire et insensible à tout le reste. Il voulait modifier un petit mot de rien du tout dans le PV de la séance précédente, on fait ça en bonne intelligence ? Je prenais note de sa contestation et le porterais en mention dans le PV de cette séance ci. Non, je ne modifierai pas le PV existant. Oui, on change de méthode et de posture après tout nouvelle Secrétaire donc nouveau style. Il mettait en cause les propos échangés lors de la précédente instance ? Enregistrons les séances monsieur, il n'y aura plus de problèmes... Cela a duré 4 heures. Il en est sorti furieux. J'ai été prise d'une crise de Parkinson fulgurante et qui a duré une bonne demi-heure. Ça n'était que le début d'une guerre d'usure dont l'issue ferait, de toute façon, des dégâts et des insatisfaits.

La date de l'audience a finalement été connue. Les échanges par téléphone avec Maitre DouéEtOpiniâtre étaient longs, intenses. Il demandait des pièces et nous envoyions en recommandé. Les navettes par mail ou courrier étaient constantes.
L'audience approchait rapidement. Nous étions dans une procédure « en la forme de référé» qui est plus rapide qu'une procédure classique devant le TGI mais qui n'est pas un référé. Bref, une semaine avant l'audience, notre avocat Maitre DouéEtOpiniâtre, nous informe que l'avocate de la partie adverse, Maitre GlacialeDésincarnée, demande le report. Une histoire de délais, de vacances, de « nous ne sommes pas prêts ». C'était parti pour la valse des quand-c'est-pas-l'un-qui-demande-le-report-c'est-l'autre. Un report et c'est minimum deux mois voire trois avant l'audience suivante. L'avantage, c'est qu'il est possible d'ajouter des pièces au dossier.

La procédure judiciaire suivait son cours et j'ai fini par aller rencontrer notre avocat. J'ai pris le train pour aller à la grande ville et arriver jusqu'à son cabinet.
C'est grand, il y a des moulures et du parquet. L'assistante ressemble à Grâce Kelly et je me sens toute toute petite avec mon lourd cartable et mon manteau rouge. La salle de réunion est immense avec sa table laquée blanche. Maitre DouéEtOpiniatre est chaleureux et ravi de me rencontrer. Dans un langage policé, il commence à faire le point. Il m'explique la procédure, les relations avec Maitre GlacialeDésincarnée (qui vient d'un grand cabinet très très réputé), commence à passer les pièces en revue. Quelque chose ne passe pas. J'ai la sensation qu'il tourne autours du pot. Alors tant qu'à y aller « en langage simple et sans fioritures Maitre, quelles sont nos chances ? » Il m'a regardé droit dans les yeux et a semblé me jauger « vous voulez une réponse franche ? » Nous n'étions pas là pour faire des ronds de jambes et préserver ma susceptibilité alors sa franchise était incontournable. « Vos chances sont de 70-30... en leur faveur. Votre dossier est fouillis, les pièces sont intéressantes mais incomplètes. Juridiquement, la moitié de ce que vous présentez est irrecevable et la partie adverse ne s'y est pas trompé». KO. Sonnée. Coite. Ils n'allaient quand même pas s'imaginer que nous allions nous laisser laminer sans nous battre. « De quoi avez vous besoin ? ». Je suis repartie avec une liste très précise, des modèles à respecter et un calendrier à tenir absolument.

70-30... Le pot de terre contre le pot de fer. 70-30... Des centaines de salariés en attente que quelque chose change enfin. 70-30... Et en mémoire les mots des collègues, les larmes, les colères et l'impuissance. 70-30.... Nous avions trois semaines pour inverser la tendance. 70-30...

J'ai passé des heures au téléphone ce soir là avec SeBattreDebout et LePilier. Il nous restait trois semaines et tout à revoir. 70-30...

4 commentaires:

  1. Je trouve cela beaucoup plus haletant que mon récit. Hâte de lire la suite.
    Normalement, dans les films cela finit bien pour les gentils, non?

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    1. Je ne suis pas d'accord, ton récit est prenant!! Merci ;-)

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  2. Puissant... et puis j'admire ton courage, jamais je n'aurais su...

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    1. Merci :-)
      ... je n'étais pas seule...

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