mercredi 25 avril 2012

Je déteste l'usine


Pour être très claire, tout de suite, je n'écris pas ceci pour être plainte ou que sais-je encore. Je n'ai pas besoin de ça, merci et je n'en ai vraiment pas envie non plus. 
Ce billet, il s'écrit dans ma tête depuis des semaines. Il s'écrit lorsque je suis postée et que j'observe ce qui se passe autour de moi. Il s'écrit lorsque j'écoute les discussions aux pauses ou dans les vestiaires. Il s'écrit lorsque je vois tout ce que cela me fait. Il s'écrit depuis un bon moment parce que je voudrais essayer de vous faire toucher du doigt ce que beaucoup ne connaissent pas.

Je déteste l'usine. Pas l'Uzine en tant que telle car là où je suis en ce moment ça n'est pas pire qu'ailleurs, loin de là. Les pauses sont payées, le café est gratuit, l'ambiance est assez bonne et les chefs sont globalement corrects voir sympas.
Non, je déteste l'usine. Le travail en usine. L'entité usine. Le concept d'usine. Le travail décomposé en tâches, chronométré, mesuré, quantifié, qualifié, humainement robotisé.


Je déteste l'usine pour ce qu'elle fait à l'esprit. J'ai vu une femme pleurer sur la ligne Speed tantôt. La cadence était élevée. Elle ne connaissait ni le produit ni la ligne. Nous n'avions pas le temps de prendre le temps pour elle. Nous avons bien tenté de lui expliquer, de lui donner certains trucs, de la soulager un peu. Elle était lente, n'arrivait pas à mémoriser ce qu'on lui disait. Elle se désorganisait au fur et à mesure que cela empirait. Nous n'avons plus pu pallier car le rythme ne cédait pas. Elle a finit par lâcher. Elle n'est pas partie en pleurant, non. Elle est restée à son poste, avançait à son rythme, gauche et crispée. Les larmes coulaient le long de son nez jusque dans son masque. Elle avait la tête baissée, les épaules affaissées, le regard vide, le corps défait.
Nous avons signalé ce qui se passait au chef de ligne. Elle a été remplacée. Elle est partie à un autre poste moins rapide, sans un mot.

L'usine aliène. Le système est tel que pour tenir, chacun met en place des systèmes de défense. Ce n'est pas moi qui le dit, je me contente de simplifier les concepts des autres, à l’extrême. Chacun a le sien (de système de défense) mais globalement il y a des points communs. Les processus sont connus en psychodynamique du travail. L'un d'eux consiste à annihiler toute pensée pour ne pas souffrir (registre de la souffrance psychique avant tout mais aussi de la souffrance physique). Un autre se situe paradoxalement dans le registre de l'hyperactivité professionnelle, une forme de zèle activiste. Faire pour ne pas sentir/penser/souffrir.
Je n'ai pas trouvé « clown immature » dans les processus mais faire le clown a un effet de réduction des tensions. Ma défense principale est le rire ou les pitreries.

Lorsque je suis dans une exécution rapide d'une tâche, elle devient presque réflexe. Presque car je dois rester attentive aux variables liées au produit (poids, nombre de tranches, aspect, etc...). J'ai une partie de mon attention à ce que je fais. Tout le reste est ailleurs : je pense à ce que je pourrais bien écrire pour le blog, à ma liste de courses, aux photos que j'aurais envie de faire, à mon prochain voyage, au plat que je vais mitonner pour des amis, à mes choix de vie. Quand c'est vraiment difficile, je coupe tout. Cerveau. Sensations. Je fonctionne à l'économie et ma seule projection est celle de la plaque suivante qui arrive sur la ligne.

J'ai pu observer chez des femmes des comportements qui me faisaient penser à certains aspects de la psychose obsessionnelle. Ces collègues sont simplement là depuis longtemps et ont mis en place un fonctionnement quasi automatique dans leur manière de travailler, millimétré, maniaque jusqu'à la rigidité, jusqu'à l'obsession. Venir interroger cette manière de faire, aussi illogique soit-elle vu par quelqu'un de l'extérieur, conduit immanquablement au conflit. Ces collègues sont très efficaces, considérées comme asociales, incapables d'avoir une conversation suivie, ne parlent que des tâches à faire et peuvent être « l'oeil de Moscou ».

Je déteste l'usine pour ce qu'elle fait au corps. Combien de collègues ont des ceintures lombaires, des attèles de poignets, souffrent de troubles musculo-squelettiques ? Il suffit de regarder autour de soi à la pause ou une heure avant la fin du huit pour voir que les dos élancent, les poignets souffrent et les cervicales tirent. Les carcasses sont usées. Les corps protestent. Pink est partie, suite à un malaise car à 4 mois de grossesse, travailler à l'Uzine n'est pas génial. Mes mains ont doublé de volume et toutes mes articulations, des épaules aux bouts de mes doigts, grincent, bloquent, chauffent. Les anti-inflammatoires atténuent tant bien que mal.
Toutes les femmes vous le diront : la peau du corps tire, démange et sèche. La peau du visage devient terne. Des boutons, points noirs et autres gracieusetés apparaissent. Les cheveux pendouillent. Et honnêtement, après une journée de travail, pas envie de faire des papouilles esthétiques. Pas envie non plus de faire des efforts vestimentaires, sortir les talons de toute façon importables car le dos ne les supporte plus.
Je ne vous reparle pas des rythmes de sommeil et des repas. De la digestion déréglée. La notion du temps se décale et cale.

Je déteste l'usine car elle nie l'individu pour le transformer en opérateur, en exécutant mécanique sans pensée ni volonté propre. Chaque geste doit avoir une visée profitable. Chaque intention doit avoir un but efficace. Aucune initiative n'est acceptée car l'opérateur ne décide pas il exécute. Il subit. Il obéit. Il a pourtant de sacrées compétences. Sans l'humain, sans ces bataillons de personnes, sans leurs corps, leur expérience et leur courage, les usines ne tourneraient pas. Car même si les machines ont une place importante, il faut des femmes et des hommes pour les faire fonctionner.

Je regarde mes collègues et je suis d'une admiration sans borne. Ce ne sont pas des saints, il y a des abrutis et des amours, comme partout. Je ne fais pas d'angélisme. Je constate. Certains sont là depuis des années. Faire un travail usant et abrutissant pour faire vivre la famille. Pour avoir une utilité sociale. Pour être debout et travailler. Ne pas profiter du système. Ce sont  eux qui le disent.

Des usines, il y en a partout dans le pays. Des ouvriers, il y en a des dizaines de milliers. Quand je vois et entends le peu de considération qui leur est accordé, je rage et j'ai quelques regrets. Des regrets car dans mon boulot d'avant, je côtoyais des personnes qui travaillaient à l'usine. Il m'arrivait de grogner un peu quand il était difficile de fixer un rendez-vous. Elles venaient en sortant de leur huit ou après avoir accompagné les enfants à l'école après leur shift de nuit. Je n'avais pas pleinement mesuré la ténacité et la dignité silencieuses de ces personnes.
De la colère car le regard posé sur les ouvriers est généralement dévalorisant. Qui n'a pas entendu, dans certains milieux, comme admonestation à un gamin qui travaille mal « continue comme ça et tu finiras à l'usine » ? Il suffisait d'écouter ce qui se disait ces dernières semaines, d'entendre le mépris, la condescendance concernant ce monde ouvrier. Les moqueries dont Monsieur Poutou a été la cible. Les remarques hautaines et mesquines venant de gens qui n'ont même pas la plus petite parcelle d'ébauche d'idée de ce que cela peut être. On doit à ces salariés ce que nous consommons. Qu'ils soient d'ici ou d'autres pays, ce sont eux qui fabriquent beaucoup de notre quotidien.

Mon passage dans ces milieux n'aura qu'un temps. Je le sais. Même si cela dure de longs mois, cela ne durera pas le temps de ma vie. Mais quand j'en partirai, je serai autre. Je n'ai rien à regretter mais, bon sang...je déteste l'usine.

23 commentaires:

  1. Comme toujours, tu décris si bien cet environnement, ce travail... Si peu sont conscients que les petites mains, les "fourmis" sont indispensables.

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    1. C'est ce qui m'a motivée aussi pour écrire et décrire ce que je vis...c'est une réalité qu'il est, je trouve, plutôt pas mal d'appréhender

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  2. j'ai fait un passage certes court mais plutôt marquant dans le monde de l'usine, j'étais plutôt en mode hyperactif, aller plus vite que la cadence pour ne pas être débordée, se fermer au bruit, aux odeurs, anesthésier le corps et l'esprit pour tenir. Puis s'écrouler le soir venu..

    J'admire ceux qui le font toute une vie, pour toutes les raisons citées dans votre article.

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    1. oh miss souslesmots qui passe par là ;) y a du beau monde ici !

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    2. Je crois qu'une fois qu'on y a travaillé, quelque soit la durée, on n'oublie jamais...et tant mieux j'ai envie de dire.
      Oui, je les admire aussi...

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    3. Je vois que Venise te connait :-) très honorée ;-)

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  3. La menace que j'entends venant des parents aujourd'hui est "tu seras au chômage", ils n'envisagent même pas l'usine. C'est effectivement toute une classe sociale qui est niée par les politiques aujourd'hui, et par tout le monde en fait. J'ai peu d'ouvriers dans mon entourage, un ami, et un oncle aujourd'hui en retraite. Mais ce que tu dis en l'analysant, j'ai pu le deviner au travers du peu qu'ils en disent.

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    1. C'est ce qui m'agace aujourd'hui : cette classe ouvrière produit, fait exister nos produits de consommation et elle n'est pas reconnue.
      Oui "tu seras au chômage" est terriblement d'actualité...

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  4. Le plus insupportable pour moi, quand j'y étais, peu de temps, c'était le bruit, et le fait que j'avais l'impression de rentrer avec chez moi, qu'il ne me quittait jamais.
    Ton texte (je me permets hein, on se connait un peu maintenant) est superbe, je crois qu'on peut dire ça. Et salutaire aussi, par les temps qui courrent.

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    1. Le bruit et l'odeur...
      Merci (et oui, permets toi ;-) )

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  5. Je trouve ce texte très beau et très juste. Vous traduisez si bien les sentiments qu'on peut ressentir fans ce genre d'endroit. Je déteste aussi l'usine et ce qu'elle fait à ses ouvriers. J'y ai peu travaillé ( si on additionne les 2 mous d'été de chaque année je suis qd m à 10 mois!) j'avais un poste où il fallait se servir d'un couteau et bien au jour d'aujourd'hui j'ai tjs une douleur dans le pouce dû à un nerf je pense... Alors j'imagine pour ceux qui travaillent au même poste depuis des années... Et ici cette phrase "travaille sinon tu vas finir à l'usine" je me la suis moi même dit... C'était mon moteur, ma motivation pcq toute une vie au même poste c'est vraiment trop dur pour moi une sorte d'alienation, renoncer le temps du travail à être un humain et devenir une machine. Alors oui on peut saluer tous les ouvriers ( mes parents sont eux même ouvriers) pour leur abnégation, leur courage (toucher pdt des années un peu plus qu'un smic) pour un travail usant mentalement et physiquement. Pour récolter le mépris des autres.

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    1. Ah, les joies de l'industrie agroalimentaire...ça ne s'oublie pas! Je comprends ce que cela peut générer mentalement et physiquement, d'autant que le corps n'oublie pas non plus. Votre commentaire est très juste :-)
      Merci

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  6. Très beau texte.

    Par contre, pas complètement d'accord sur :

    De la colère car le regard posé sur les ouvriers est généralement dévalorisant. Qui n'a pas entendu, dans certains milieux, comme admonestation à un gamin qui travaille mal « continue comme ça et tu finiras à l'usine » ?

    Cette remarque "continue comme ça et tu finiras à l'usine" ne pas forcément dévalorisante car dite avec d'autres idées en tête que "le métier d'ouvrier est un sous-métier". En effet, comme tu le dis si bien, travailler en usine est dur, pour l'esprit et le corps, et dévalorisant. Ce n'est franchement pas ce que l'on pourrait attendre d'un métier qui devrait être épanouissant et dans lequel on se sentirait bien. Dire à un enfant "continue comme ça et tu finiras à l'usine", c'est plutôt lui dire "arrête et essaye plutôt d'avoir un métier qui te plaise et dans lequel tu t’épanouirais".

    Je respecte et admire les ouvriers car je pense que personnellement, au bout de quelques jours je deviendrais fou à travailler à la chaîne dans une usine.

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    1. Merci et bienvenue :-)
      pourquoi ne pas lui cela alors, tout simplement? "arrête et essaye plutôt d'avoir un métier qui te plaise et dans lequel tu t’épanouirais" ou quelque chose de cet ordre là.J'ai rencontré des personnes qui sont heureuses d'avoir ce boulot, ça leur plait, elles y trouvent leur compte et "finir à l'usine" est une réussite pour elles. Le choix des mots et ce de qu'ils véhiculent...votre formule a le mérite d'expliquer sans stigmatiser une profession plutôt qu'une autre.

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  7. :)

    Ce qui frappe je trouve aussi c'est que j'ai le souvenir de quelques anciens, qui pour avoir travaillé toute leur vie à l'usine étaient très fiers de ce qu'ils fabriquaient...de leur savoir faire. Aujourd'hui j'ai le sentiment que cette appartenance à disparu, seules les cadences infernales, les douleurs et un sentiment d'invisibilité demeure.

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    1. très juste, oui. Peut-être est-ce à la considération qu'on leur donnait? Après tout, le travail manuel était reconnu, à l'époque. On ne leur disait pas qu'ils/elles coûtaient chers, etc... Oui, l'appartenance et le sentiment d'appartenance disparaissent, hélas!

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  8. EXCELLENT. Oh, décidément, il faut que je me bouge.

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  9. L'usine est le pire endroit que je fréquente je déteste tellement cet endroit
    que j'en suis arrivé a haïr mes collègues de boulot avec leurs blagues à deux balles le matin a 04h30 dans les vestiaires ........25 ans que je supporte cela c'est de plus en plus lourd ...Plus les années passent et plus j'ai l'impression de m'enfoncer de régresser ..C'est vrai l'usine aliène l'individu le détruit ..
    je hais cet endroit du plus profond de mon âme et je regretterais jusqu'au dernier souffle de ma vie d'avoir choisi ce p..... de travail

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    1. Difficile de trouver quelque chose à ajouter...Ne lâchez rien de qui vous êtes, accrochez vous à votre humanité et ne la laissez pas filer. Bon courage à vous! Et bienvenue sur le blog :-)

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  10. j'ai travaillé à 18 ans pendant deux année dans une usine de saucisse. on était habillé de la tête au pied (botte blanche, lourde combinaison blanche, un masque.
    pendant 8 heure de temps debout avec une pause de 20 min chronométré.
    une cadance infernale, beaucoup de bruit, froid, odeur de viande, début du travail à 6h
    j'étais payé au smic.
    à refaire les mêmes choses on devient un peu taré. on s'habitue dans la merde.
    on devient une merde. le travail à l'usine ne respecte pas l'individue.
    vous avez qu'une vie. vous êtes unique. respecter vous.
    maintenant je vends des pentures abstraites à des gens riches et je gagne bcp mieux ma vie.

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    1. Merci Anonyme de ton commentaire :-) et félicitations pour ce changement de métier radical (et la satisfaction que vous en retirez) :-)

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  11. J'ai travaillé aussi en usine.on peut pas faire toute sa vie dedans impossible.

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